Case study 01 — 2021 → aujourd'hui
Une ville produit de la donnée en permanence : consommation des bâtiments, éclairage public, eau, déchets, voirie, demandes des habitants. Le problème, ce n'est pas d'en avoir — c'est que tout est éparpillé dans des outils qui ne se parlent pas. Ouranos est la plateforme qui unifie tout ça : elle collecte, standardise et transforme les données d'un territoire en outils de décision. J'en ai dessiné la toute première version il y a cinq ans, et je l'accompagne depuis — c'est le projet qui a le plus façonné ma manière de designer.
[ L'essentiel — en 30 secondes ]
Quand le projet démarre autour de 2020, les collectivités vivent une transition brutale : capteurs, télérelève, outils métiers, open data — la donnée explose, mais chaque service travaille dans son silo. Un outil pour l'énergie, un tableur pour les audits, une boîte mail pour les demandes des habitants. Résultat : personne n'a de vision d'ensemble, et les décisions se prennent lentement, à l'intuition.
Le défi de design tient en une phrase : faire tenir la complexité d'un territoire entier dans une interface que chacun comprend — que l'on soit technicien de maintenance, directeur de service ou élu qui a trois minutes entre deux réunions.
Le même écran doit servir des usages radicalement différents. Toute la conception part de là :
Chaque module est testé avec ces trois profils. Si l'un des trois décroche, le design n'est pas fini.
La force du produit — et mon terrain de jeu favori — c'est sa logique de réplicabilité. Quand un territoire arrive avec un besoin précis, on ne développe pas du sur-mesure jetable : on conçoit un module assez précis pour être efficace, assez générique pour être redéployé ailleurs avec des ajustements mineurs.
Concrètement, chaque module suit le même chemin : je commence sur le terrain, avec les équipes qui vivent le problème au quotidien — entretiens, observation des vrais workflows. Je cartographie leurs parcours, je prototype vite, je teste avec les trois profils d'utilisateurs. Et seulement ensuite, on généralise : on isole ce qui est propre au territoire de ce qui vaut pour tous.
Plutôt qu'une application par métier, une lecture unifiée du territoire d'où l'on descend vers le détail. La navigation reflète la façon dont les décisions se prennent réellement : vue d'ensemble → alerte → analyse → action.
Ma formation d'ingénieure data sert ici tous les jours. Avant de choisir un graphique, une carte ou un tableau, je pose une seule question : quelle décision cet écran doit-il permettre ? Un seuil à surveiller appelle une jauge et une alerte ; une dérive dans le temps, une courbe ; un arbitrage entre sites, un classement. Jamais de graphique décoratif.
Chaque composant est dessiné dès le départ pour être réutilisé : états vides, cas limites, densités de données variables. C'est plus exigeant sur le moment — et c'est ce qui permet de déployer un nouveau cas d'usage en semaines plutôt qu'en mois.
Chaque territoire garde son identité — logo, couleurs, ton — sans casser l'expérience. Le theming est une couche du design system, pas une exception : les composants sont pensés pour changer de peau sans changer de comportement.
Au fil des déploiements, j'ai construit et je maintiens le design system de la plateforme : bibliothèque de composants scalables, règles de dataviz, grilles de densité, et système de thèmes par client. Je travaille main dans la main avec l'équipe de développement — le système est autant un outil de design qu'un accélérateur pour eux.
C'est un chantier vivant : le temps design est compté, alors je priorise ce qui débloque le plus de valeur et j'avance par itérations. Cinq ans plus tard, le système absorbe des cas d'usage que personne n'avait anticipés à la v1 — c'est exactement ce pour quoi il est conçu.
Ouranos équipe aujourd'hui des territoires de toutes tailles — communes, agglomérations, syndicats, départements — en France et en outre-mer. Plus de 90 cas d'usage sont déployés, et la logique de réplicabilité fait que chaque nouveau territoire bénéficie de tout ce qui a été conçu avant lui.
Côté design, l'impact le plus visible est là : des utilisateurs non techniques prennent des décisions appuyées sur la donnée, sans formation lourde — c'était le pari de départ. Et le design system permet de livrer un nouveau module dans un délai que le sur-mesure ne permettrait jamais.
Ouranos m'a fait passer de designer d'écrans à designer de systèmes. Penser au-delà de l'écran : la scalabilité, les cas limites, la dette design, ce qui se passera dans deux ans. Tenir l'équilibre entre cohérence globale et personnalisation locale. Et surtout : la simplicité n'est pas un style, c'est un travail — celui de comprendre un domaine assez profondément pour décider de ce qui compte.
La plateforme continue d'évoluer, et ma pratique avec elle. C'est le luxe rare d'un produit qu'on suit sur la durée : chaque itération améliore le produit — et la designer.
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